CEUX QUI RESTENT

De Anne Le Ny
Vincent Lindon, Emmanuelle Devos
Drame, Fr, 2007, 94’, VO st nl

Synopsis : Bertrand et Lorraine sont ceux qui restent... Ils sont ceux qui arpentent les couloirs en se posant des questions interdites, se font repérer au kiosque à journaux, parlent trop fort à la cafétéria, et vont fumer en cachette sur le toit de cet hôpital où leurs conjoints se font soigner.
Car pour supporter la culpabilité d'être bien vivants, Bertrand et Lorraine ont décidé de s'aider à vivre, à rire et à continuer d'aimer.

Bande-annonce :

CRITIQUES

TELERAMA :

Tomber amoureux n'est pas toujours merveilleux. Dans la vie de Bertrand et de Lorraine, c'est même une catastrophe, escamotée par une catastrophe antérieure : le cancer de leurs conjoints. Dans les couloirs trop éclairés de l'hôpital où il vient chaque jour voir sa femme depuis des mois, Bertrand croise Lorraine, les yeux rougis et du mascara coulant sur les joues : elle vient d'apprendre la maladie de son compagnon. Novice, si l'on peut dire, elle s'accroche à lui, posant des questions, cherchant à se rassurer. « Je dois bien avoir un peu de générosité quelque part. Tout ce que j'ai de plus mesquin ressort », constate-t-elle lors d'une de leurs escapades sur le toit de l'hôpital. Mauvais endroit, mauvais moment : l'amour n'a aucune chance. Si Lorraine, bravache, l'ignore ou feint de l'ignorer, Bertrand tente de mettre ce sentiment à distance. Sans succès, car per sonne ici n'est héroïque : lorsqu'il déci dera de mentir à Lorraine, ce ne sera pas pour la protéger, mais pour continuer à la voir. Emmanuelle Devos, en papillon affolé, tourbillonne en tous sens pour ne pas tomber et se cogne à un Vincent Lindon au contraire au ralenti, épuisé et alourdi, très émouvant dans une interprétation épurée. Pour sa première réalisation, Anne Le Ny n'a pas cherché la facilité. Cette actrice, souvent aperçue à la télévision, au théâtre ou dans des seconds rôles chez Agnès Jaoui ou Pierre Jolivet, empoigne son sujet avec pudeur et une arme fatale : l'humour. Sans la moindre fausse note, elle saisit chaque occasion d'alléger le propos, comme dans cette scène de respiration, un barbecue familial où les adultes s'affairent en se plaignant de rater les premiers pas des bébés, tandis que le dernier-né de la famille gambade inopinément dans l'indifférence générale...
Au-delà d'une poignante histoire d'amour ratée, Ceux qui restent est aussi la chro nique d'une culpabilité carnassière. Il évoque la mauvaise conscience, le sens du sacrifice contre lesquels Lorraine tente de se rebeller avec dureté, bien loin des clichés. La peur, aussi. D'être seul, de sur vivre, de ne pas survivre. Le poids du quotidien : les cours d'allemand de Bertrand, les surgelés qu'il fait cramer pour sa belle-fille, adolescente butée. Jamais tire-larmes, tournant farouchement le dos au pathos, le film met en scène des personnages qui nous bouleversent à contre-courant : notre émotion naît de leur lutte pour ne pas se laisser submerger par les leurs.

Juliette Bénabent
Télérama, Samedi 01 septembre 2007

 

OUEST FRANCE :

Drôle de rencontre dans les couloirs d'un hôpital. Entrez-y pour vivre une histoire d'amour qui remue.
Bertrand et Lorraine sont ceux qui restent. Pour supporter la culpabilité d'être vivants, ils ont décidé de s'aider à vivre, à rire et à continuer d'aimer. Elle cherche la Bretagne. Pas de chance, elle est en Provence. Mais il lui suffit de prendre un autre couloir pour arriver à bonne destination. Parce que ça se passe dans un hôpital. Lorraine vient voir son ami. Il est là pour traiter un cancer du colon. C'est dans le couloir de l'établissement, donc, qu'elle rencontre Bertrand, à qui les lieux sont devenus très familiers. Il s'y rend depuis cinq ans tous les après-midis pour soutenir sa femme atteinte d'un cancer du sein. Sombre et taciturne, mal dans sa peau au boulot, il est prof d'allemand, et à la maison, sa belle-fille adolescente est en rébellion, il est touché par cette nouvelle rencontre avec une femme volubile, directe, spontanée. Et bavarde, elle en a conscience: «Je vous gave?» s'inquiète-t-elle au bout d'une longue conversation...
Aïe, aïe, aïe, un film sur l'hôpital. Ca n'est pas gagné d'avance pour Anne Le Ny. Son nom ne vous dit peut-être rien, mais vous l'avez forcément déjà vue à l'écran, elle est un second rôle attitré du cinéma national, et elle est encore présente dans ce premier long-métrage dont elle signe le scénario et la réalisation. Un modèle d'écriture pour un régal de mise en scène. L'hôpital, oui, mais sans pathos ni mièvrerie. La souffrance et la mort sont là, qui hantent les lieux, au fil d'un geste, d'une conversation, d'une rencontre. Mais sa caméra s'arrête toujours à la porte des chambres. Jamais elle ne montre les malades, comme pour s'écarter d'un piège qui ferait trop facilement venir une émotion convenue. Elle prend le point de vue de « ceux qui restent », la famille, les proches, les compagnons partagés entre l'élan de compassion pour le malade, le sentiment de culpabilité d'être valide et l'envie de continuer à vivre ce privilège.
A l'image d'Emmanuelle Devos et de Vincent Lindon, vibrants de présence sur des registres contrastés, la vitalité de l'une pour panser les déchirures de l'autre, cette chronique se donne toutes les couleurs de l'existence pour y trouver des moments de réconfort. Avec pudeur et élégance, mais avec force et pertinence aussi, quand ce n'est pas sur un trait d'humour, le coeur qui bat pour les choses de la vie.