CRITIQUES
TELERAMA :
Tomber amoureux n'est pas toujours merveilleux.
Dans la vie de Bertrand et de Lorraine, c'est même une catastrophe,
escamotée par une catastrophe antérieure : le cancer de
leurs conjoints. Dans les couloirs trop éclairés de l'hôpital
où il vient chaque jour voir sa femme depuis des mois, Bertrand
croise Lorraine, les yeux rougis et du mascara coulant sur les joues
: elle vient d'apprendre la maladie de son compagnon. Novice, si l'on
peut dire, elle s'accroche à lui, posant des questions, cherchant
à se rassurer. « Je dois bien avoir un peu de générosité
quelque part. Tout ce que j'ai de plus mesquin ressort », constate-t-elle
lors d'une de leurs escapades sur le toit de l'hôpital. Mauvais
endroit, mauvais moment : l'amour n'a aucune chance. Si Lorraine, bravache,
l'ignore ou feint de l'ignorer, Bertrand tente de mettre ce sentiment
à distance. Sans succès, car per sonne ici n'est héroïque
: lorsqu'il déci dera de mentir à Lorraine, ce ne sera
pas pour la protéger, mais pour continuer à la voir. Emmanuelle
Devos, en papillon affolé, tourbillonne en tous sens pour ne
pas tomber et se cogne à un Vincent Lindon au contraire au ralenti,
épuisé et alourdi, très émouvant dans une
interprétation épurée. Pour sa première
réalisation, Anne Le Ny n'a pas cherché la facilité.
Cette actrice, souvent aperçue à la télévision,
au théâtre ou dans des seconds rôles chez Agnès
Jaoui ou Pierre Jolivet, empoigne son sujet avec pudeur et une arme
fatale : l'humour. Sans la moindre fausse note, elle saisit chaque occasion
d'alléger le propos, comme dans cette scène de respiration,
un barbecue familial où les adultes s'affairent en se plaignant
de rater les premiers pas des bébés, tandis que le dernier-né
de la famille gambade inopinément dans l'indifférence
générale...
Au-delà d'une poignante histoire d'amour ratée, Ceux qui
restent est aussi la chro nique d'une culpabilité carnassière.
Il évoque la mauvaise conscience, le sens du sacrifice contre
lesquels Lorraine tente de se rebeller avec dureté, bien loin
des clichés. La peur, aussi. D'être seul, de sur vivre,
de ne pas survivre. Le poids du quotidien : les cours d'allemand de
Bertrand, les surgelés qu'il fait cramer pour sa belle-fille,
adolescente butée. Jamais tire-larmes, tournant farouchement
le dos au pathos, le film met en scène des personnages qui nous
bouleversent à contre-courant : notre émotion naît
de leur lutte pour ne pas se laisser submerger par les leurs.
Juliette Bénabent
Télérama, Samedi 01 septembre 2007
OUEST FRANCE :
Drôle de rencontre dans les couloirs d'un hôpital.
Entrez-y pour vivre une histoire d'amour qui remue.
Bertrand et Lorraine sont ceux qui restent. Pour supporter la culpabilité
d'être vivants, ils ont décidé de s'aider à
vivre, à rire et à continuer d'aimer. Elle cherche la
Bretagne. Pas de chance, elle est en Provence. Mais il lui suffit de
prendre un autre couloir pour arriver à bonne destination. Parce
que ça se passe dans un hôpital. Lorraine vient voir son
ami. Il est là pour traiter un cancer du colon. C'est dans le
couloir de l'établissement, donc, qu'elle rencontre Bertrand,
à qui les lieux sont devenus très familiers. Il s'y rend
depuis cinq ans tous les après-midis pour soutenir sa femme atteinte
d'un cancer du sein. Sombre et taciturne, mal dans sa peau au boulot,
il est prof d'allemand, et à la maison, sa belle-fille adolescente
est en rébellion, il est touché par cette nouvelle rencontre
avec une femme volubile, directe, spontanée. Et bavarde, elle
en a conscience: «Je vous gave?» s'inquiète-t-elle
au bout d'une longue conversation...
Aïe, aïe, aïe, un film sur l'hôpital. Ca n'est
pas gagné d'avance pour Anne Le Ny. Son nom ne vous dit peut-être
rien, mais vous l'avez forcément déjà vue à
l'écran, elle est un second rôle attitré du cinéma
national, et elle est encore présente dans ce premier long-métrage
dont elle signe le scénario et la réalisation. Un modèle
d'écriture pour un régal de mise en scène. L'hôpital,
oui, mais sans pathos ni mièvrerie. La souffrance et la mort
sont là, qui hantent les lieux, au fil d'un geste, d'une conversation,
d'une rencontre. Mais sa caméra s'arrête toujours à
la porte des chambres. Jamais elle ne montre les malades, comme pour
s'écarter d'un piège qui ferait trop facilement venir
une émotion convenue. Elle prend le point de vue de « ceux
qui restent », la famille, les proches, les compagnons partagés
entre l'élan de compassion pour le malade, le sentiment de culpabilité
d'être valide et l'envie de continuer à vivre ce privilège.
A l'image d'Emmanuelle Devos et de Vincent Lindon, vibrants de présence
sur des registres contrastés, la vitalité de l'une pour
panser les déchirures de l'autre, cette chronique se donne toutes
les couleurs de l'existence pour y trouver des moments de réconfort.
Avec pudeur et élégance, mais avec force et pertinence
aussi, quand ce n'est pas sur un trait d'humour, le coeur qui bat pour
les choses de la vie.