Entretien avec le réalisateur Christophe
Barratier (extrait)
Etait-ce facile après l’immense succès
des « Choristes » de trouver le sujet de votre deuxième
film ?
Tout le monde me disait « On va t’attendre
au tournant ». C’est curieux, cette manie d’attendre
au tournant... Comme si, dans notre milieu, on préférait
secrètement l’arrivée du pire à celle du
meilleur. Le premier qui m’attendait « au tournant »,
c’était moi-même. Dans un premier temps, je pensais
qu’il ne fallait pas me précipiter. J’ai commencé
par refuser tout ce qu’on me proposait, y compris des Etats-Unis.
C’était facile : rien ne me tentait vraiment. Je n’ai
pas écouté les conseils qu’on me donnait, pourtant
de bonne foi et avec de bonnes intentions : il me fallait casser l’image
donnée par « Les Choristes », faire un thriller ou
un film interdit au moins de 18 ans, il ne fallait surtout pas qu’il
y ait de la musique et des chansons et encore moins que je retravaille
avec Jugnot... Mais la seule question qui m’intéressait
était : « Pourquoi ferais-je autre chose que ce dont j’ai
vraiment envie ? ». Après un film qui était une
adaptation, je savais que mon salut viendrait d’un script original,
de ma capacité à écrire moi-même une bonne
histoire. Le meilleur moyen pour se libérer de la pression c’était
de suivre ce qui m’anime, de chercher un sujet et des personnages
qui m’excitent, dans lesquels je pourrais me retrouver - il ne
faut pas avoir peur de se ressembler. Je ne me suis jamais demandé
quel était le film qui pourrait attirer huit millions de spectateurs,
ou celui que les gens avaient envie de voir. D’autant
qu’on sait très bien que ce n’est pas comme ça
que ça marche, c’est même l’inverse.
Comment êtes-vous alors arrivé à l’idée
de « Faubourg 36 » ?
Je me suis souvenu d’un projet de comédie
musicale apporté chez Galatée Films, il y a plus de dix
ans par Reinhardt Wagner, Frank Thomas et Jean-Michel Derenne. Ils cherchaient
un scénariste et un metteur en scène. Avec Jacques Perrin,
pour qui je travaillais à l’époque sur la production
de « Microcosmos », nous avons alors fait écrire
plusieurs traitements mais ce n’était pas allé plus
loin. Nous avons juste renouvelé les droits régulièrement.
Le projet était là qui dormait... Je me suis souvenu de
ces chansons, de l’univers qu’elles évoquaient, de
l’époque à laquelle elles étaient reliées.
Je me suis dit que j’allais pouvoir y mettre tout ce que j’aimais,
à commencer par la musique. A l’été
2005, après la promotion des « Choristes » dans le
monde entier qui m’a pris plus d’un an, je me suis attelé
à « Faubourg 36 ». Je m’y suis entièrement
consacré, seul, refusant toutes les sollicitations - festivals,
rencontres, projets, etc. J’ai pris les éléments
qu’il y avait dans les chansons de Frank et de Reinhardt, me suis
laissé porter par leurs histoires et suis rentré dans
un long travail de documentation, non seulement historique, mais aussi
artistique avec les romans, les films de l’époque, les
photos et la peinture. Petit à petit, tout est venu : les personnages,
l’histoire d’amour, le petit théâtre menacé
de fermeture, le décor de l’usine de blanchisserie, cette
chronique de quartier, cette histoire d’un père et de son
fils avec, comme toile de fond, cette fraternité et ces tensions
latentes tellement symboliques de la période du « Front
populaire »...
Qu’est-ce qui vous guidait ?
Je voulais réaliser une histoire universelle
dans laquelle chacun pourrait se reconnaître sans avoir nécessairement
besoin de connaître l’époque. Je suis irrésistiblement
attiré par les grandes et belles histoires et n’arrive
pas, en tant que cinéaste, à m’intéresser
aux petites choses de la vie réelle, de la vie quotidienne. J’assume
le fait de concevoir un cinéma romanesque, sentimental, fictionnel,
loin d’un certain cinéma vérité, que j’aime
par ailleurs, comme spectateur. Je veux raconter des histoires plus
belles que la vie... ou carrément plus dures. En tous cas, extrêmes.
Je suis quelqu’un de sentimental, qui aime vivre des émotions
et les faire partager. Avec ce projet s’offrait la possibilité
de faire coexister plusieurs formes cinématographiques : le film
noir, la comédie, la comédie dramatique et la comédie
musicale. Et faire en sorte qu’on passe de l’un à
l’autre. C’était là le défi. Peindre
une petite fresque, à la manière d’un conte. Une
sorte de « Il était une fois à Paris... ».
C’est pour cela que je n’ai pas vouluy inscrire de repères
référencés. Le nom de « faubourg »
- qui ne renvoie pas à un quartier parisien
précis - relève de cette idée. D’ailleurs,
dans les films tournés à l’époque du Front
populaire, on ne donnait que très rarement des indications précises
sur le nom des lieux, des rues ou sur les dates... C’était
une des marques du « réalisme poétique » de
Carné et Prévert. C’est dans ce sens que j’ai
demandé à Jean Rabasse de perturber volontairement la
géographie parisienne. De notre faubourg, on peut apercevoir
aussi bien la Tour Eiffel que le Sacré Coeur. Ce n’est
ni Ménilmontant, ni Montmartre, ni Belleville mais un peu tout
cela réuni. J’aimais aussi l’idée que le faubourg
soit une frontière, un passage entre l’urbain et une banlieue
ouvrière encore bucolique malgré ses réserves de
gaz et ses cheminées d’usine. On ne peut pas savoir où
on est, c’est au spectateur de l’imaginer. C’est pour
cela aussi je n’ai utilisé aucune des chansons originales
de l’époque, à l’exception de certaines traitées
totalement « off », comme sortant d’une radio. Puisqu’on
recréait le faubourg, on se devait de récréer les
chansons. Quitte à recréer un univers, autant aller jusqu’au
bout. De la même manière, je n’ai pas repris les
noms de vrais partis politiques de l’époque, à l’exception
évidemment du « Front Populaire ». J’ai inventé
le nom du parti d’extrême droite, le S.O.C. [Solidarité
Ordre Combat] et la CGT est simplement évoquée par le
nom de « Syndicat ». Même si je voulais rendre le
contexte de l’époque - dont certaines des préoccupations
ne sont pas sans écho avec ce qui se passe aujourd’hui
: le pouvoir d’achat, la défense de l’emploi, la
xénophobie ambiante ; même si je voulais montrer qu’au
moment où les Français goûtaient à de nouvelles
libertés, naissaient les ferments de la guerre qui allaient déchirer
le monde trois ans plus tard - même si je voulais qu’on
sente le drame se profiler sans l’évoquer frontalement,
montrer que le 14 juillet 1936 les Français dansaient au bord
du volcan - mon propos n’était pas de faire une chronique
historique mais une chronique de la vie quotidienne. De la grande Histoire
devait naître de petites histoires. Et, enfin, assumer l’imaginaire.
Ce n’est pas pour rien que le dernier plan du film - que l’on
peut interpréter comme un clin d’oeil aux « Enfants
du Paradis » - est un rideau qui se ferme... Comme à la
fin d’une représentation.
Quelle a été, au moment de l’écriture,
la principale difficulté ?
De faire un film qui ne soit pas un film choral aux
destins parallèles, mais un film avec de nombreux protagonistes
que le hasard réunit. On dit souvent que si l’idée
d’un film ne tient pas en une seule phrase, c’est que l’idée
n’est pas claire. A partir du moment où j’ai pu dire
: « Faubourg 36 », c’est la rencontre de plusieurs
personnages qui, avec des motivations différentes, vont se retrouver
autour d’un objectif commun : la survie de leur outil de travail
», ça s’est beaucoup mieux passé. L’équilibre
entre tous les personnages était délicat à trouver,
d’autant qu’il était nécessaire de dégager
un protagoniste, une sorte de fil conducteur. C’est le rôle
que remplit le personnage de Pigoil, tenu par Gérard Jugnot.
C’est lui qui ouvre et qui ferme le film, c’est autour de
lui que les choses s’articulent... Une autre des difficultés
était de déjouer des clichés - la jeune chanteuse
qui veut réussir, le méchant qui règne sur le quartier,
l’ouvrier qui lutte... C’étaient des éléments
indiscutables et nécessaires mais il fallait leur apporter un
traitement singulier et intéressant. Dans le premier traitement,
tout était plus long.Il y avait beaucoup plus de rebondissements,
plus d’événements. Chacun des personnages faisait
et pensait une multitude de choses. Mais à force de complexité,
les choses devenaient confuses. Ce premier travail était néanmoins
indispensable : il est plus profitable de partir de personnages sur
lesquels on a trop à dire que le contraire. Après c’est
comme en cuisine, on fait réduire, on concentre, on fait
reposer et ne reste que l’essentiel.
C’est pour en arriver là que vous vous êtes
cherché un partenaire d’écriture, Julien Rappeneau
?
En effet, une fois achevée ma première
version du scénario, j’ai pensé à Julien
Rappeneau. J’avais vu « Bon voyage » et d’autres
films qu’il avait écrits. Je savais - Kad [Merad] me l’avait
présenté - que c’était quelqu’un d’agréable,
ouvert et travailleur, avec lequel la collaboration devait être
facile. Indépendamment du talent, ce sont des éléments
indispensables quand on doit écrire en tandem. J’ai commencé
par une consultation et puis, finalement, on a travaillé ensemble
pendant plus d’un an. Julien n’hésite pas à
faire et à refaire, il est toujours prêt à remettre
notre travail en question sans problème d’égo et
c’est un excellent « structureur ». De plus, nous
rions des mêmes choses, ce qui a rendu le travail très
agréable.
Aviez-vous des références cinématographiques
en tête ? Avez-vous fait un gros travail de documentation ?
Les références étaient là.
René Clair, Carné, Prévert, Duvivier, Clouzot...
« La Belle équipe », « Le Jour se lève
», « Pépé le Moko », sans oublier des
films plus mineurs « Prends la route » de Jean Boyer et
des films tournés plus tard comme « Quai des Orfèvres
»... Et puis aussi, pour les numéros musicaux, rien de
moins que Busby Berkeley ! Avec les photos de Doisneau, de Brassaï,
ils ont été la meilleure documentation qui soit. Les films
ne mentent pas, ou plutôt ils mentent comme on pouvait mentir
à l’époque, et c’est ce qui est intéressant.
Mais on s’est aussi beaucoup documenté. Ma rencontre avec
Pierre Philippe, un homme de grande culture, cinéaste, écrivain,
m’a beaucoup aidé dans ma recherche du vraisemblable et
des parfums de l’époque. C’est sans doute le plus
grand spécialiste du music-hall français. Un de ses livres,
« L’Air et la Chanson » chez Grasset est une vraie
mine d’or. Il m’a enrichi de nombreux détails. Bien
sûr, j’ai plongé dans les journaux - Le Populaire,
Le Parisien, L’Intransigeant et même l’Action Française
- pour m’imprégner du ton et de l’esprit de l’époque.
On apprend beaucoup à la lecture des chroniques ou des éditoriaux.
Sans parler des oeuvres de Pierre Mac Orlan et Francis Carco ou d’écrivains
plus oubliés comme Clément Lepidis, Eugene Dabit, Henri
Calet. La connaissance de la vie quotidienne était plus intéressante
pour le film que toutes les statistiques. Autant il est facile de connaître
précisément le taux de chômage de 1936, autant il
était difficile de cerner le quotidien des français, en
particulier dans les couches populaires. Lépidis raconte que
sa grand-mère allait chercher du lait à la ferme de la
Plaine St Denis... Si le petit Jojo a son lit dans le salon, c’est
que souvent, à l’époque, il n’y avait que
deux pièces dans les appartements populaires - et bien sûr
pas de salle de bain. Les murs n’étaient pas insonorisés
et par conséquent il y avait toujours quelque part le bruit d’une
radio. Ce sont des détails quasi-subliminaux mais ils font la
différence. A condition de ne pas tomber dans l’écueil
du documentaliste le « il ne manque pas un bouton de guêtre
» et de se méfier du danger de l’exhaustif. Tout
ce qui ne sert pas la dramaturgie doit être écarté,
même si c’est parfois douloureux.
Lorsque vous avez écrit le scénario,
vous aviez des acteurs précis en tête ?
Bien sûr, Gérard, Kad, Clovis... Avec
Gérard, ce qu’on a vécu avec « Les Choristes
» nous a rapprochés pour la vie ! Malgré son parcours,
il n’est pas blasé. On pourrait dire qu’il m’a
fait bénéficier de son expérience et que je lui
apporté l’émotion de la musique. Je pense que ça
l’a touché. Il était donc naturel qu’après
mon premier film, j’ai envie de prolonger l’aventure. Il
a suffit que je lui raconte un soir l’idée de « Faubourg
36 » pour être sûr qu’il en ferait partie. Kad,
pareil, je tenais à lui donner un vrai grand rôle après
« Les Choristes ». Je le connais depuis longtemps - il était
dans mon premier court métrage. Lorsque je l’ai choisi
pour « Les Choristes », il était encore le Kad de
« Kad et O » et non pas Kad Merad et encore moins un recordman
d’entrées. J’ai été le premier à
parier sur lui en tant que comédien « sérieux ».
Il a un éventail très large et il est doté d’un
formidable instinct de la nature humaine. Quant à Clovis, j’avais
envie de travailler avec lui depuis longtemps. J’ai écrit
en pensant à lui, en faisant le pari qu’il accepte ! Je
ne le connaissais pas du tout mais je ne pouvais envisager personne
d’autre. Je lui ai parlé de l’idée, il m’a
dit « Pourquoi pas ? ». Après avoir lu, il était
convaincu. Malgré des engagements au théâtre, il
s’est organisé pour pouvoir tenir le rôle. C’est,
je crois, un des acteurs d’aujourd’hui les plus «comédiens».
Ça nous faisait sur le plateau des profils extrêmement
différents mais ils sont devenus amis. J’en étais
très heureux.
Comment définiriez-vous leurs personnages ?
Allons y encore dans les références !
Pigoil, le personnage joué par Gérard Jugnot, je le voyais
un peu comme ceux qu’interprétait Bernard Blier ou Jack
Lemmon, un monsieur « tout le monde » qui n’a au départ
pas beaucoup de courage, pas beaucoup de force, rien d’un jeune
premier, mais qui va trouver dans les événement qui se
présentent, la force de devenir un héros malgré
lui. Pigoil et le môme Jojo, Jugnot et Maxence, c’est comme
une suite spirituelle des « Choristes » : voilà comment
Clément Mathieu aurait pu élever Pépinot ! Le personnage
de Jacky Jacquet, que joue Kad, s’inscrit pour moi dans la tradition
de ces grands excentriques interprétés par Jean Tissier,
Le Vigan ou Carette. Je me suis beaucoup servi de la candeur un peu
enfantine que Kad dégage et que j’aime beaucoup. Kad et
Jacky Jacquet ont un point commun : ils sont toujours un peu épatés
d’être là où ils en sont ! Enfin, Milou, le
personnage de Clovis, est une sorte de Reggiani ou de Gabin. Comme eux,
il incarne naturellement cette aristocratie ouvrière si représentative
de l’époque. D’autant qu’il a ce phrasé
populaire qui lui permettait d’entrer dans le rôle comme
dans un gant. Milou est quelqu’un de fier, qui s’est forgé
une attitude d’indestructible. Ce qui ne l’empêche
pas de baratiner les filles en travestissantun peu la vérité.
Jusqu’au jour où il croise Douce. C’est comme Gabin
: il paraît cloisonné dans son personnage jusqu’au
moment où il tombe amoureux. En même temps, vous faites
aussi du personnage de Kad quelqu’un d’ambigu qui, pour
réussir, ne craint pas de se compromettre avec l’extrême
droite... Il me paraissait indispensable qu’un des personnages
principaux vacille dans l’inavouable, voire dans la honte. Les
marques de xénophobie étaient très prégnantes,
voire banales, à l’époque. Les insérer simplement
dans le décor ne servait pas à grand chose, en revanche
les faire exister dans l’histoire à travers l’évolution
d’un personnage servait très bien notre propos et ajoutait
des aspérités au personnage de Jacky. Tout le monde sait
qu’à l’époque, certains ont choisi de vendre
leur âme au diable en s’affichant avec des gens douteux,
des mouvements d’opinions exécrables puis plus tard avec
l’ennemi, si ça pouvait les aider dans leur carrière.
Néanmoins, ils n’étaient en rien monstrueux mais
tristement humains, hélas.